Le
pèlerinage du Mont Kailash
Le mont Kailash et ses 6714 mètres
est vénéré par quatre
religions. Les hindouistes considèrent
la montagne comme la demeure de Shiva, dieu
de la destruction et de la transformation
dans la trilogie ultime des dieux hindous.
Les Jaïns pensent que leur fondateur,
Rishabanatha, a reçu l'illumination
au sommet de la montagne qu’il nomme
Ashtapada. Les böns, ancienne religion
majoritaire du Tibet qui compte encore de
nombreux adeptes, vénèrent la
montagne comme étant l'âme de
la région et comme l’origine
de leur religion. Quant aux bouddhistes, ils
voient dans le Kailash une représentation
symbolique du mont Méru qui se situe
au centre de l’univers. Ils considèrent
aussi Kang Rinpoche (Kailash) comme la demeure
du Bouddha de la compassion. De plus, Milarepa,
un saint parmi les saints, aurait vaincu son
rival bön lors de luttes magiques autour
de la montagne. De nombreuses traces de ces
épreuves subsisteraient encore.
La
tradition des pèlerinages se poursuit
depuis des millénaires, aussi bien
pour les Tibétains, que pour les Indiens.
Chez les bouddhistes, réaliser un tour
du Kailash, dans le sens des aiguilles d’une
montre, permet de purifier le pèlerin
pour son existence, en faire treize fois le
tour assure un karma favorable pour plusieurs
millions d'années et le réaliser
cent huit fois permet de gagner directement
le nirvana . Pour les hindouistes, mourir
au pied du Kailash est aussi purificateur
que d'être incinéré à
Bénarès, sur les bords du Gange.
Se rendre en pèlerinage autour de la
demeure de Shiva, et réaliser la kora
(le tour du mont) est un pas certain vers
une réincarnation considérée
comme positive. Les böns réalisent
la kora dans le sens inverse des bouddhistes
et sont donc aisément identifiables.
Un
voyage sur le toit du monde est inévitablement
un périple dans un univers hors du
temps, celui du culte des esprits, celui du
bouddhisme tibétain, le lamaïsme
et son système de réincarnation
des lamas. À chaque lac, pont, montagne,
col, maison et monastère, il y a des
drapeaux à prières qui nous
rappelle le lien fort qui relie les hommes
à la nature et au divin… Il n’existe
pas d’autres pays comme le Tibet. On
ne peut découvrir cette immense contrée
sans plonger dans un océan de mystères,
de dévotion et d’humilité.
Sans une connaissance au moins minime du bouddhisme,
on ne peut comprendre ce peuple. Le bouddhisme
tibétain est caractérisé
par l’importance des différents
ordres monacaux (Gelugpa, Kagyupa, Nyingmapa
et Sakyapa), la réincarnation des grands
lamas et un ensemble de rituels tout en couleur
et en musique.
À
notre arrivée à Darchen, village
à 4600 mètres d’altitude,
point de départ du pèlerinage,
nous nous entassons dans des dortoirs sans
charme pour vingt yuans. L’arrivée
de groupes depuis Lhassa est prévue
pour le lendemain. Mais je ne les attends
pas !
Je pars pour la kora, le chemin de pèlerinage,
le jeudi 19 mai. Traditionnellement, ce pèlerinage
de cinquante deux kilomètres s’effectue
en trois jours. De nombreux voyageurs le réalisent
en deux jours, mais sans acclimatation à
l’altitude le parcours est éreintant.
Les Tibétains, excellents marcheurs
par obligation, effectuent la kora en une
journée.
Le
début est tranquille. Sur notre gauche
(plein sud), le massif himalayen, avec l’immense
Gurla Mandata et ses 7728 mètres, est
majestueux dans ses habits neigeux et marque
la frontière naturelle entre le Tibet
et le Népal. Lorsque nous passons la
crête au bout de deux heures, au moment
même où nous passons le premier
des quatre lieux de prosternation, l’imposant
mât de Tarboche, son manteau de drapeaux
à prières et ses pierres gravées
de mantras dont le fameux Om Mani Padme Hum
se présentent à notre regard.
Ce n’est qu’une heure plus tard
que nous atteignons le mât que l’on
remplace chaque année lors du festival
de Tarboche. J’aurai la possibilité
d’assister à ce festival dans
quelques jours. D’ici, la vue sur le
sommet du Kailash est splendide. Le ciel bleu,
parsemé de nuages blancs, accroît
l’impression magique et transcendantale
de ce symbolique centre du monde. À
proximité de Tarboche, après
une légère grimpette, se découvre
le cimetière des 84 Mahasiddhas. En
ces lieux, se déroulent les funérailles
tibétaines avec les corps de défunt
déchiquetés et offerts en festin
aux vautours (les aigles saints)… Si
les corps des saints lamas sont conservés
dans des chörten (ou stupas), si les
corps des plus pauvres sont déposés
dans le lit d’une rivière ; la
majorité des Tibétains, à
leur mort, subissent l’enterrement céleste.
Les endroits de funérailles aériennes
sont connus et il n’est pas concevable
de procéder à cette cérémonie
dans un endroit quelconque. Les hommes qui
se chargent de morceler et d’offrir
le corps aux vautours sont une minorité
peu appréciée par leurs contemporains.
En
poursuivant le chemin le long de la vallée
Lha Chu, je remarque un monastère perché
sur l’autre versant de la rivière.
La montée est abrupte mais sans danger.
Je ne suis pas totalement habitué à
l’altitude et les efforts fournis sont
épuisants. Lorsque j’arrive aux
portes du monastère Chuku, tout paraît
désert. Je pénètre à
l’intérieur et découvre
une cérémonie religieuse. Les
pèlerins sont bénis par un moine.
Le laïque qui gère la file d’attente
m’invite à la rejoindre. Je ne
parviens pas à savoir les raisons d’une
telle cérémonie. Un moine me
prend les mains, dit des psaumes, relâche
mes mains et dessine de ses bras une sorte
d’ovale autour de moi. Puis avec un
objet que je ne définis pas, il me
baptise avant d’accepter mon don avec
sourire. En sortant de la salle principale,
je me retrouve face-à-face avec mes
prédécesseurs. Quelques personnes
m’ont attendu, curieux de voir cet étranger,
et m’offrent alors un peu de thé
au beurre et des petits gâteaux. Nous
descendons ensemble vers le chemin de pèlerinage.
Cette escapade dans un monastère isolé
et tranquille, ignoré par de nombreux
voyageurs et pèlerins pressés,
me remplit le cœur de sérénité.
Lorsque je retrouve la piste de la kora, il
est treize heures. J’ai encore beaucoup
de temps avant la tombée de la nuit
et mon rythme de marche est moins élevé
que ce matin. Je profite de chaque instant.
Je ne sais pas si je ferai plusieurs tours
et si je reviendrai sur ces lieux. Je m’arrête
au deuxième point de prosternation
pour attendre deux pèlerins que je
viens de dépasser. Habillés
d’un tablier de cuir, dotés de
gants et de sabots de bois, ils se prosternent
inlassablement le long du chemin poussiéreux.
Leur kora prendra plusieurs jours, sans doute
plusieurs semaines puisqu’ils feront
plusieurs tours du Kailash. À chaque
nouvelle avancée, les mêmes gestes
se répètent. De leurs mains
jointes, ils touchent d’abord leur front,
leurs lèvres et leur cœur, symboles
respectifs de l’esprit, de la parole
et du corps, avant de s’agenouiller
puis de s’étendre de tout leur
long. Ils se relèvent ensuite et l’endroit
du sol délimité par l’extrémité
de leurs bras est leur nouveau point de départ
pour une nouvelle prosternation.
Les
quatre points de prosternation sont marqués
par un gros amoncellement de pierres dont
un grand nombre ont des mantras gravés.
Autour, des drapeaux à prières
flottent. Aux quatre points, les pèlerins
font douze prosternations ; trois dans quatre
directions différentes. Le Kailash
doit ainsi être honoré à
chaque point.
Alors
que j’observe les pèlerins, je
suis rattrapé par Pierre, Miyazaki
et Kosué. Vincent est plus loin derrière
et je décide de l’attendre en
cherchant l’empreinte de pied de Bouddha.
C’est une recherche vaine mais Vincent
me rejoint. Nous faisons un bout de chemin
ensemble avant de nous arrêter dans
une tente de nomades qui offrent des rafraîchissements
frais ou chauds à la disposition des
pèlerins. En fait, il n’y a que
du thé au beurre comme boisson chaude.
Peu importe, cela fera l’affaire ! Mon
rythme de progression est plus rapide que
celui de Vincent. Je le laisse derrière
pour cette ultime heure et demie de marche.
Lorsque j’arrive au monastère
de Dira Puk, je sens la fatigue et l’altitude
m’étreindrent. Je parviens au
campement de quelques tentes nomades. J’obtiens
un lit dans un dortoir frigorifique mais,
heureusement, les couvertures sont nombreuses.
J’ai eu la bonne idée, également,
de prendre mon duvet. Les courageux, qui auront
fait le parcours sans, connaîtront une
nuit froide et difficile.
Le
jour suivant, je prévois une excursion
vers la source de l’Indus. Mais un vieux
nomade me conseille plutôt de poursuivre
la kora, puisqu’un mauvais climat est
annoncé pour les jours prochains. Je
m’élance donc d’un pas
décidé vers le deuxième
jour de la kora, deux heures après
tous les autres. Je monte d’un pas alerte.
Derrière moi, arrivent les pèlerins
qui sont partis ce matin de Darchen. Je me
sens mieux qu’hier. J’atteins
le Siwatshal à 5330 mètres.
C’est un vaste champ rocheux recouvert
d’une multitude de vêtements,
d’ossements, de chaussures et de mèches
de cheveux. Les pèlerins, en cet endroit,
peuvent connaître une mort symbolique
en laissant leur ancienne vie derrière
eux. Si la plupart laissent des vêtements
leur appartenant ; quelques-uns, les plus
fervents, laissent du sang (coupure d’un
doigt ou écorchure de gencives). Ensuite,
c’est à chacun d’orienter
la nouvelle vie, prochainement acquise au
sommet pour améliorer son karma ! Je
continue la montée vers le col de Drölma-la
à 5636 mètres. Les ultimes deux
cents mètres d’ascension sont
dans la neige et la pente est très
dure. L’altitude n’arrange rien
à la difficulté et ces ultimes
mètres nécessitent quelques
moments de répit tout au long de cette
heure de montée. Enfin, c’est
la découverte du col et de la vue décevante
qui s’offre sur le Kailash. Pourtant,
une certaine euphorie est partagée
par tous les présents. Les sourires
sont nombreux et se partagent avec des inconnus.
La montée est terminée et les
difficultés avec. En fait, plus que
l’effort physique, c’est la récompense
spirituelle qui satisfait les Tibétains.
Le col du Drölma-la est le passage effectif
à une nouvelle vie. Les pèlerins
voient leurs péchés pardonnés
par la déesse de la miséricorde
Drölma et c’est une nouvelle vie
alors qui est offerte.
Il
ne reste plus qu’à descendre
jusqu'à Darchen. Avant d’entamer
le retour, chacun des visiteurs prend quelques
minutes de repos. Les Tibétains lancent
au vent des papiers à prière
multicolores, invoquant un tranquille retour
au foyer et remerciant les dieux pour leur
protection tout au long de leur route. Tous
se prosternent et touchent de leur front le
sol enneigé. Un grand nombre, et aussi
des touristes, attachent des drapeaux à
prière. Tous reprennent des forces
en mangeant et en se rafraîchissant.
La descente du col est dangereuse. Non pas
qu’elle présente de difficultés
dues à la pente et au chemin mais à
cause de la neige et du manque de prise de
mes chaussures usagées. Je manque de
peu de m’effondrer et de glisser le
long de la crête. Je m’égratigne
même la main droite. Je rattrape Miyazaki
et Kosué puis, plus loin, Pierre et
Vincent. En observant les Tibétains,
nombreux à descendre avec assurance
et dextérité, je repense aux
moines volants. Ces moines semblaient voler
dans les airs tellement leurs pas étaient
immenses et leurs mouvements rapides leur
faisaient à peine effleurer les obstacles
naturels. Cette technique était le
résultat d’une douzaine d’années
de méditation. Les moines développaient
ainsi une remarquable concentration d’esprit
qui leur permettaient de courir longtemps
et sans fatigue apparente. Pierre et Vincent
sont loin de posséder cette maîtrise
de l’espace et de leurs gestes. Leur
descente est lente et incertaine. Lorsque
nous arrivons dans la vallée creusée
par la rivière Lham Chukhir, nous récupérons
de nos efforts dans une tente nomade. Celle-ci
est très fréquentée.
Nous déjeunons d’un bol de soupe
instantanée. Et nous reprenons notre
chemin. C’est indéniable, notre
corps se sent plus léger, plus affranchi
des contraintes de l’altitude. La respiration
est plus sereine et mes poumons semblent aspirer
plus d’air. Le temps se dégrade
nettement. Le limpide ciel bleu du col fait
place dans la vallée à un bas
plafond nuageux accueillant les pèlerins,
las mais satisfaits, par une fine pluie glaciale.
La descente n’offre pas les splendides
vues de la montée sur le Kailash. La
vallée de la Lham Chukhir est large.
Tout au long de notre descente, nous rencontrerons
des troupeaux de yaks et de dzos, croisements
entre un yak et une vache. Ces bovins, à
la fourrure chaude et colorée, sont
très craintifs et s’affolent
rapidement. J’évite de m’en
approcher trop près. Pourtant, je ressens
un attrait pour ces bovidés capables
de résister à des températures
de moins quarante degrés, à
la raréfaction de l’oxygène
et aux terribles vents du plateau tibétain.
La vie des nomades ne serait pas possible
dans ces contrées reculées et
difficiles d’accès sans ces animaux
dont on exploite la viande, le lait, la graisse,
les cornes, la fourrure et la peau. Il y a
de moins en moins de yaks sauvages, bêtes
plus imposantes et avec une fourrure doublement
plus dense que celle du yak domestique. Nous
parvenons au monastère de Zutul-puk
(4790 mètres) avant la tombée
de la nuit. Pour vingt yuans, nous logerons
dans une pièce adjacente à la
famille qui tient un petit magasin de ravitaillement.
Nous sommes moins nombreux qu’hier.
Un bon nombre de nos compagnons ont préféré
rentrer directement sur Darchen. La nuit sera
belle et la visite du monastère le
lendemain bien sympathique.
Le
laïque et sa femme, qui vivent dans ce
lieu reculé, nous ouvrent les portes
de la salle de prières puis nous invitent
à partager un thé au beurre
autour du feu de leur cheminée. Un
jeune moine aux cheveux longs nous rejoindra
et nos hôtes feront preuve envers ce
jeune homme d’une grande prévenance.
Un moine aux cheveux longs ! ? Les Tibétains
ne s’en offusquent pas. Nombre de leur
personnage mythique, comme Milarepa, le chanteur
poète, ont les cheveux longs et cela
ne les ont pas empêchés d’atteindre
le nirvana et de réaliser des actes
de grande maîtrise. Sur la terre des
dieux, il y a deux bouddhismes. Celui des
écoles et des ordres monastiques et
celui de la population. Le second est rempli
de fantômes, démons et sorciers
et les expériences personnelles comptent
davantage qu’un bon niveau d’études
scolastiques. Pierre, Vincent et moi-même
apprendrons que ce jeune moine souhaite réaliser
treize koras. Nous le rencontrerons plus tard,
lors du festival de Tarboche. Curieux devant
notre guide sur le Tibet, il souhaite que
nous le lui prêtions un instant. Ce
que nous faisons sans hésiter. Il le
reçoit sur la paume des mains tendues.
Chez les Tibétains, particulièrement
les plus croyants, les livres possèdent
quelque chose de divin, et sont des symboles
de la parole de Bouddha. Un œuvre écrite
ne se jette pas, ne s’enjambe pas et
ne se pose pas à terre. Il sourit devant
les photos du Kailash et de pèlerins,
puis respectueusement nous rend le guide.
En
ce troisième jour de kora, nous ne
rencontrons aucun pèlerin. Nous prenons
notre temps pour rejoindre Darchen que nous
atteignons en début d’après-midi.
Les paysages de la vallée de Dzong
Chu sont superbes. Dire que bon nombre de
voyageurs ignorent ces somptueuses couleurs
de roches que les arcs-en-ciel, créés
par les mouvements des drapeaux à prières
surplombant la rivière, embellissent.
Nous récupérons nos affaires
et dégotons un dortoir sans confort
mais chaleureux.
L’ouvrage
complet "Incertitudes autour du Monde"
de 306 pages et au tarif de 20 euros est disponible
par correspondance auprès de : Martial
DENIS, 54 rue de la crête, 74960 Cran-Gevrier |